lundi 15 avril 2019

VERSO N°176 : LE CHEVAL QUI PLEURE


Au sommaire de ce numéro :


  Marinette Arabian, Manolis Bibilis, Olivier Billottet, Milena Bourjeva, Jan Wagner (traduit par Roland Crastes de Paulet), Yves Cronenberger, Ludovic Elzéa, Hubert Fréalle, Charles Frouin, Laurent Grison, Thomas Grison, Denis Hamel, Mireille Jannon, Chloé Landriot, Pierre de La Fontaine, Bernard Le Blavec, Lodi, Alain Jean Macé, Murielle Compère-Demarcy, Madeleine Melquiond, Jacques Merckx, Olivier Millot, Philippe Mollaret, Myriam Monfront, Cécile Ochesenbein, Jacqueline Persini, Jean-Paul Prévost, Éric Savina, Barbara Savournin, Armand Ségura, William Shakespeare (traduit par Mermed), Faustin Sullivan, Line Szöllösi, Pascale de Trazégnies.
 





prologue par alain wexler



Le cheval qui pleure



De l’arctique à l’antarctique, pleurent les chevaux, les mendiantes devant Dieu, les mendiantes devant le diable mais celle qui se vêt de troncs d’arbres, le jour venu reconnaîtra les siens.

Tous les animaux sortaient de ses entrailles comme d’un bassin de femme.

«Hibou de dos / Hibou de face // Dans la caverne de mon corps / Oiseau de nuit / Ma conscience»  

Nous fûmes de ces bêtes anciennes, nous aussi dont nous entendons le vacarme dans la chambre de notre mémoire.

Ce titre que m’a soufflé le texte de Chloé Landriot était celui d’un film de Donskoï. Un film immense dont je ne parlerai pas, faute de place. Le sujet ici, est la souffrance muette ou hurlante.

Madeleine Melquiond veut se lover dans la souffrance pour enfin trouver la paix. 

Cette souffrance serait-elle la déchirure dont Bernard Le Blavec dit qu’il faut la coudre pour que cesse la première ? La couture qui suit fidèlement la déchirure l’épouse. Idée de se lover.

Ainsi pour le caméléon, il est vital de se lover dans les couleurs ou entre les couleurs, il se cache dans le monde. 

Pleurer nous renvoie à l’acte un, la naissance.

Cheval, à l’idée de la course, la fuite.

Déchirés que nous sommes entre la naissance et la mort ! Bien sûr, la faim jamais éteinte, moteur du commerce et des conquêtes et tout est dit ou presque, dans ce monde à recoudre !

Laurent Grison écrit : « la liberté est belle comme le signe égal  ». Une phrase pour sauver le monde. A ce sujet, savez-vous que tout a commencé à aller de travers à partir du moment où des hommes politiques − ceux qui sont toujours élus − ont commencé à dire, à tout propos, les libertés au lieu de la liberté. Pascale de Trazegnies écrit que les hommes veulent prendre l’âme des femmes. Là est la différence entre la liberté et les libertés.

Ces libertés avec la langue ont dû commencer il y a 40 ans.

Déchirure !


EXTRAITS : 




milena bourjeva



Dans les cheveux cendrés




J’en ai assez de moi.

J’erre dans les cheveux cendrés de la Maritsa.

Toutes les deux, nous sommes mendiantes,

elle – devant Dieu

et moi – devant le diable.

Parce que de tout temps

c’est le diable qui l’emporte.

J’en ai assez de moi.

Le courant de la respiration

coule toujours en moi

et des roseaux exubérants me recouvrent.

Mon visage insensible se mire

dans un verre

et se revoit tel qu’il était

il sait par cœur où sont

ses yeux et ses sourcils.

Il sait par cœur pleurer et rire...

Non, je ne serai pas reconnaissante

à celui qui m’a créée

avec un seul visage

et un seul corps,

mais avec tant de prières non exaucées.


Traduit du bulgare par Païsssy Hristov


*


laurent grison

signe égal

tu lis tu écris
fenêtre grande ouverte

le soleil illumine
ton front soupçon-de-lait

un nuage de plumes
t’invite au voyage

tu apprends à voler
dans un courant d’air

en chantant à tue-tête
la chimère des hémisphères

dans le ciel rose orangé
comme un Cy Twombly

tu vois des oiseaux bleus
aux ailes déliées

qui inventent le jeu
de la carte et du hasard

ils dessinent avec grâce
la poésie comme la vie

pôles imaginaires
équateur magnétique

la liberté est belle
comme le signe égal

le vent décoiffe tes cheveux
avec un peigne en corne de brume

tu lis tu écris
fenêtre grande ouverte

*



olivier billottet

Livraison de pizza

«Livraison de pizza» : sujet assez banal.
Non, il faut quelque chose un peu mieux que ce thème.
J’avais un temps pensé ce récit infernal :
Une femme aguichante et coquine à l’extrême.

Non, il faut quelque chose un peu mieux que ce thème.
C’est moins moins dix-huit ans, pas bon pour les enfants
Une femme aguichante et coquine à l’extrême
Qui prendrait le livreur en des coins étouffants

C’est moins moins dix-huit ans, pas bon pour les enfants.
Alors j’ai délaissé ce récit d’une femme
Qui prendrait le livreur en des coins étouffants.
Cette situation est beaucoup trop infâme,

Alors j’ai délaissé ce récit d’une femme.
J’avais un temps pensé ce récit infernal.
Cette situation est beaucoup trop infâme.
« Livraison de pizza » : sujet assez banal.