lundi 15 juin 2015

L'UNIVERS DE... VALERIE HARKNESS






Sœurs, nous avons dérangé les guêpes, nous avons bouleversé le monde 

En tout début d’après-midi, les maisons sont obscures avec leurs volets clos. Les rêves des plus grands sont lourds et pèsent sur leurs têtes.

La clarté du soleil dehors attire comme une flamme experte en pas de danse qui nous dore les pieds et tape sur nos nuques.

Il faut courir dans la terre brune, fendre l’air chaud de nos corps fins plus lestes encore que des insectes. (Sont paresseux, ceux-là, sont peureux.)

La course est folle ; nous nous lançons dans l’interdit ; nous sommes anges.
Allons plus loin.

Tirons très fort la longue plante s’élançant au beau milieu du champ de terre
brune et sèche et qui se laisse tirer, déchirer, malmener, déraciner enfin,
s’abandonnant comme un trophée sans vie.

Le silence fut bref, le temps pour le soleil sournois de brûler notre peau
et la guerre s’ensuit.

Sœurs, nous avons dérangé un nid
De guêpes,
Un foyer.

L’essaim nous prend en grippe, se soulève, sans relâche nous poursuit, nous menace, nous pique et nous harcèle.

Nous avons bouleversé la vie des bêtes.

Et c’est partout ce bourdonnement
De vie hors de la terre dans la clarté vive d’un soleil de midi.

C’est partout qu’elles nous piquent de leur coléreuse détresse.

Folle, la course.

Dessous, dessus, partout
Dans les oreilles même, le bourdonnement nous harcèle.

Nous tombons, trébuchons,
Sur les sillons de terre
Sèche
Les mottes de terre égratignent
Et les cailloux
Font mal partout.

Et les cailloux font mal partout.

Nous avons bouleversé le monde.

lundi 2 mars 2015

REAJUSTEMENT DES TARIFS D'ABONNEMENT

Verso n'avait pas changé ses tarifs depuis plus de dix ans.

Durant cette période, les coûts ont augmenté, et notamment, en ce qui concerne la revue, les coûts du papier et les frais postaux.

Afin de pouvoir faire face à ces augmentations, Verso réajuste ses tarifs : l'abonnement passe de 20 € à 22 €, et le prix du numéro de 5,5 € à 6 €.

mercredi 11 février 2015

LECTURE VERSO DU 30 JANVIER 2015

La lecture Verso du 30 janvier 2015, salle Bourgelat (Lyon 2e), a réuni Carole Dailly, Jean-Jacques Nuel et Roland Tixier



Carole Dailly



Jean-Jacques Nuel



Roland Tixier

lundi 2 février 2015

L'UNIVERS DE... PATRICE MALTAVERNE



PAS DE RETOUR SANS ILLUSIONS


Le miroir s’est brisé en plus de mille morceaux et à présent il n’est plus possible d’en saisir les parties enterrées.
Seuls d’infimes éclats sont partis vivre leur métamorphose dans des zones commerciales non identifiables afin de parfaire ce divorce.
Ici ne reviennent en boomerang aucune transparence aucune réverbération. Si ce n’est un soleil qui se retourne sur le bitume divisant les bois d’une coupure neutre.
A regret les oiseaux chantent un peu assommés par l’été d’un après-midi. Des nids d’insectes bruissent auprès de ces choses qui s’accrochent à leur emprise oubliée. Quelque part au milieu des ronces les murs s’effritent et les troncs se décomposent en autant de sueurs à pourfendre des recoins les plus sombres.
Et si l’eau circule au milieu quelques branches y stationnent leurs fleurs promises.
Le doute n’est plus permis quant à la propagation dans la saison sèche d’un vert d’amertume. Au loin le bruit des containers précipités d’une falaise imaginaire revient en boucle. Ou bien l’odeur d’une déchetterie attardée qui se répercute jusqu’au nombril de l’invisible.
C’est un mal étrange d’autant que les vrais humains ont disparu sans laisser de traces.
Il y a une trentaine d’années j’ai pourtant vu flotter dans une rivière des carrosseries successives dont les toits servaient de sautoirs pour de plus riches errances. Et puis plus rien.
Le métal a suivi sa pente jusqu’à l’embouchure d’un rêve d’hiver et de ces fracas il n’est plus resté que des images et la douleur d’une plaie refermée.
Ce n’est même plus dans la jungle qu’il faudrait se perdre puisque cela concerne l’autre côté de la terre.
Les cours d’archéologie vont bientôt débuter en même temps que la perte des derniers papillons jaunes.



Né en 1971 à Nevers, Patrice Maltaverne vit à Metz.
Il a publié depuis 1990 des poèmes dans une trentaine de revues.
Il anime le poézine « Traction-brabant » depuis janvier 2004 : 60 numéros papier en circulation à ce jour, ainsi que le blog : http://www.traction-brabant.blogspot.fr/.
En 2012 il a créé un blog de chroniques poétiques : http://poesiechroniquetamalle.centerblog.net/, et enfin les micro-éditions Le Citron Gare : http://lecitrongareeditions.blogspot.fr/

Dernières publications :

 « Venge les anges », (collection Minicrobe, supplément à la revue Microbe, 2013)
« Même pas mort à Vienne » (Vincent Rougier Editions, 2013)
« Perte / Perdu » (Asphodèle Editions, 2013)
Participation à l’anthologie « Buck you » (Editions Gros Textes, 2013)
«  Lettre à l’absence » (Editions La porte 2014)




Photo-montage de Claude Billon (à la librairie La cour des Grands à Metz en septembre
2014)

lundi 26 janvier 2015

VERSO N°159



Le Verso de décembre 2014 est arrivé en... janvier 2015 ! La faute à de grosses péripéties informatiques survenues à l'automne, et qui ont grandement perturbé le travail de fabrication de ce numéro 159.

Claude Vercey a été le premier à s'en inquiéter, fin décembre (voir son I.D n°543 sur le site www.dechargelarevue.com)

Il ne faut pas oublier qu'Alain Wexler est un artisan, qui fabrique lui-même sa revue de A à Z, et que le moindre pépin informatique ou mécanique (sur la presse) peut avoir de lourdes conséquences sur l'avenir de la revue.

L'inquiétude fut grande, mais les problèmes, résolus ; il n'en demeure pas moins que les péripéties techniques sont quasi quotidiennes et demandent un lourd investissement pour les réparations et autres recherches ingénieuses de solutions.

Bref, vous l'aurez compris, la fabrication de Verso n'est pas une simple croisière...

vendredi 31 octobre 2014

L'UNIVERS DE... LYDIA PADELLEC



PORT-LOUIS



J’apprivoise le chemin d’herbes. La terre friable glisse par endroits. Les rochers couverts de lichen semblent bouger au soleil. Ombres dansantes des nuages. Quelques mouettes gémissent au loin sur l’île aux Souris. La marée est basse et des flaques scintillent entre les algues noires.

Je me suis assise sur un rocher face à la mer. Le soleil et une petite brise sur le visage. J’ai regardé la mer et j’ai commencé à dessiner des mots en pensée. Ils avaient la forme d’une île, chaque syllabe le grain de sable d’une plage encore déserte. Ils avaient le bruit léger des vagues, le froissement des ailes dans le bleu.

Puis j’ai regardé mes mains. Paume tournée vers le ciel. Les veines comme des branches fines dépourvues de feuilles. Arbre d’hiver figé dans la neige de la mémoire. Le visage flou d’une petite fille qui me ressemble. Joue-t-elle encore dans un coin de ma tête ?

Les yeux se plissent. La lumière dans les mains ricoche sur les ridules des rochers.  Déjà huit ans et les souvenirs qui s’effilochent. Un papillon blanc volète tout près de moi. Il semble venu du large. Messager du silence.

La mort n’a pas de visage. Quand elle vient, pourtant, on la reconnait.

J’aspire profondément. La brise iodée parfume mes lèvres. Derrière l’ile, le bleu immense. Mer ou ciel, on ne sait. La ligne d’horizon disparaît dans la brume qui se lève. Le cri d’un oiseau déchire l’espace. J’attends le poème et ce baiser qui ne viendra plus.  

  


lundi 27 octobre 2014

Verso n°158





SOMMAIRE

marie-laure adam
claude andruetan
emmanuel baillia
valérie canat de chizy
françois charvet
raymond delattre
hubert fréalle
hubert gréaux
alain guillard
jean-michel guyot
miloud keddar
kiko
xavier lapeyroux
gérard lemaire
lodi
simon mathieu
myriam monfront
lydia padellec
christophe petit
barbara savournin
william shakespeare
jean-marc thévenin
jacques valette
marie vallon
jacques vincent
frédéric vitellio


préface par alain wexler

Aux lèvres, la terre & le ciel

Des pommes poussent dans le ciel, la nuit tangue avec la barque où l’on dort. La terre & le ciel fondent dans la bouche où des étoiles finissent leur course. Espace merveilleux où des hirondelles passent à travers des miroirs. Je vous invite dans l’espace-temps. Quelqu’un s’est donné la mort sur un disque. Nous courrons un risque mortel en l’écoutant. Mais que disent-ils mais que disent-ils ?
Valérie Canat de Chizy intègre au paysage des mots suspendus. Miloud Keddar fait peut-être allusion à la Pythie avec cette formule : Toujours l’humus du rêve à saisir dans le tremblement de l’ouvert. Ainsi que Jean-Michel Guyot : A mots ouverts, découverts, tisonnés, chahutés, tardifs, si tardifs, et si pleins de ciel et de terre, d’eau et d’air. On sent comme un doute lancinant chez Xavier Lapeyroux qui écoute le disque de la mort. Lui-même aurait pu disparaître avec une chanson. Puis ce sentiment dans le texte suivant se mue en étouffement  :  aucun mot ne parvient à passer plutôt de lourdes pierres ou des os à tomber dans le fond de ma gorge et ma réponse sous elle-même ensevelie.
Un commis voyageur a laissé une valise dans la maison de Jacques Vincent qui veut creuser l’espace du dessous, alors Des hirondelles franchissent le silence où nul n’ose encore s’aventurer. En explorant l’Histoire, Marie Vallon vante des labours fabuleux, des livres de terre. Je cite plus loin : nous fûmes cet allant de terre et de ciel. Elle dit aussi la spiritualité de la terre. La formule peut être un raccourci de l’œil à la pensée quand Hubert Gréaux écrit : Une pluie de ciel disparaît dans la flaque. Et François Charvet : Il y a un lieu où s’accordent l’iceberg qui se rompt et le cil que je souffle sur ta joue. Lieux extraordinaires que les bords de Loire où Hubert Fréalle campe un voyage presque alchimique  : quand il faut lancer départ ! il nous faut y mettre le bois l’essence des choses la flamme de compagnie la pesée des mots pour le dire...
Ferais-je de la métaphysique sans le savoir ? Possible que l’essence des choses, quelque temps, rôdât entre nos lèvres ! Marie-Laure Adam soulève ce voile : On croirait que c’est l’étoffe : c’est la peau au-dessous. Cette imbrication du corps, des mains dans les activités de l’esprit s’impose à chaque page sans doute. Lydia Padellec : Des mains ouvertes sur la pensée / Tu avances à pas de vent. Et Kiko : Je suis là / Je suis souffleur / Je peux / J’ose dire / C’est plus beau c’est un soupir / De jour comme de nuit nous errons sur les planches.


valérie canat de chizy

Membranes

L’arbre accroche les pommes
Dans le ciel.
C’est très haut.
Il lui faut une échelle.
La peau rougeoie et luit.
Entre les branches des trains passent.
Des rails, des gares. Le paysage défile.
Elle se demande si la membrane
Sera suffisamment épaisse et translucide.
Dans son ventre le chat dort.
Pourtant son œil parfois s’arrondit et la fixe.
Où s’arrête le paysage ?
L’œuf tangue.
Le liquide dans son bocal aux parois élastiques.
Il est permis de se mouvoir, d’étirer longuement ses membres.
Maintenant, elle peut voir de l’intérieur.


emmanuel baillia

Sur un air brésilien
(Gainsbourg, « ces petits riens » 1965)

Mieux vaut ne rien penser que d’penser contre vous,
Ne pas penser que d’le penser par vous,
Plutôt n’plus rien penser que de vous comme un fou
Ne plus penser que d’penser ça de vous,

Mieux vaut te délaisser que d’te prendre pour ça,
Te déserter que d’te réduire à ça,
Plutôt ne plus aimer que d’aimer envers toi,
Filer à l’anglaise pas en vers à soi

Mieux encore ton absence qu’une absence de trêve,
Manquer d’étai que de s’en faire un glaive,
Mieux vaut un peu d’ennui qu’un plein de barbarie,
Rien entamer qu’aller jusqu’à la lie

Mieux encore l’ignorance que les exécutions,
L’indifférence que la comparution,
Mieux encore le silence qu’un jet de vitriol,
L’absence d’échanges, qu’un devoir de paroles

Mieux aller nulle part qu’aller à ton insu
M’priver d’élan que d’subir ton raffut
Mieux aller sans boussole que de toucher ton pôle,
Car je m’y fiai et m’y rendis bien fol


françois charvet

Le ventre est sous la pierre
et patiente
et mûrit son instinct d’obscurités
d’hivers
d’incantations
sous la pierre le ventre ourdit sa saison
la forge qui l’entreverra
soulevée
et saura l’éclair
la main nue au soleil reverdie
mordue
tremblante sur la peau de Mai
si frêle
dans les pierrailles du muguet
venue boire au ventre sous la pierre
vipère
source gorgée d’élans
l’éveil de l’immaculé


HUBERT FREALLE

il lui faut une Pelle
symbolique
magique/alchimique
pour avancer son chemin d’eau
d’homme et de temps
pour creuser sa Voie Humide
odysséenne
de la Surface à la Profondeur
en acceptant tous les sacrifices
les transformations
la plainte en pente douce
à peine

pour la saisie nue de l’essen/ciel
pour de savantes et solides humanités

pour un Grand Jour dans la Grande Nuit !


marie-laure adam

L’étoffe

On croirait que c’est l’étoffe : c’est la peau au-dessous.
L’étoffe est lourde, opaque, elle tombe en volutes régulières sur le corps, elle le dessine et le voile. Le corps pourrait être une courbe qui n’en finit pas, il pourrait être un aveu.
L’étoffe est là. Sur, autour du corps. Sur et autour de la peau.
Quelle est-elle cette peau ? Un chemin de douceur, le voile du désir? On voudrait croire que c’est ce que l’on voit qui rend le désir si grand, on voudrait ressentir cela, ce qui est vu est d’égale ampleur à ce qui est désiré. Mais il n’en est rien, le désir est enfoui, il est enfoui en nous. En même temps dans et hors de. Cette peau inaccessible à la vue : en nous ce qu’elle peut-être, ce qu’elle peut donner d’espérances. Mais il ne faut pas tendre la main pour ôter le voile, non, il faut rester dans cet espace suspendu, où la promesse se fait plus lointaine, à jamais voulue, à jamais espérée, à jamais souhaitée. Il irradie alors de ce qui ne peut, un bonheur fait de brumes et d’éparpillements.
On regarde l’étoffe, et l’on se perd dans ses plis, dans son mouvement, dans ce mouvement du corps, qui s’imprime là, à nouveau, à chaque geste.


LYDIA PADELLEC

La robe s’échappe d’un corps
la feuille éclipse la lune
et la vitre reflète le grain de peau
de l’arbre dénudé

*

La robe s’échappe encore
et l’automne n’en finit pas
les fils se tissent et se défont
au bon vouloir des oiseaux

*

La robe sautille après le soir
et file le parfait amour
avec le caméléon bavard
caché dans ses motifs


xavier lapeyroux

Smog

Je mets dans la platine le disque sur lequel il s’est donné la mort je ne sais pas ce qui m’attend

Monte une voix profonde chaude et grave d’aucun lieu une voix d’aucun temps la musique en coulée de lave incandescente semble soudain braquer ses yeux brûlants sur moi

Le disque dans la platine joue sa musique de mort sa belle musique de mort et j’attends qu’elle me prenne à mon tour pour finir

Je suis assis j’attends ne sachant sous quelle forme cela doit arriver dans la douleur ou bien une torpeur apaisante

La musique chaude et lente continue d’avancer et je ne vois rien venir seulement là à sentir mon cœur dans la fournaise à écouter ses pieds nus crépiter aux braises qu’il a dû traverser

Le disque coule et j’attends qu’il me fasse disparaître une chanson puis une autre encore une et une autre pour me faire disparaître

Mais quand tombe la dernière note du dernier morceau je suis encore ici incrédule à n’avoir toujours pas cessé d’être