mardi 22 janvier 2019

VERSO N°175 : OMBRE DEHORS ET DEDANS, MARCHER



Au sommaire de ce numéro :


  Tristan Allix, Pierre Andréani, Anne Ayanoglou, Manolis Bibilis, Ferruccio Brugnaro, François Charvet, Guy Chaty, Dirk Christiaens, Maurielle Compère-Demarcy, Hubert Fréalle (et Georges Bourgueil), Alain Guillard, Véronique Joyaux, Chloé Landriot, Yoann Lévèque, Fidèle Mabanza, Mermed, Brice Noval, Christophe Petit, Sylvie Righetti, Stéphane Robert, Chantal Robillard, Christine de Rosay, Saslac, Pauline Ségalat, William Shakespeare (traduit de l'anglais par Mermed), Eddy Soric.
 

En salade par Christian Degoutte
Le cinéma par Jacques Sicard 
Chronique de Miloud Keddar
Notes de lecture de Jean-Christophe Ribeyre, Valérie Canat de Chizy, Alain Wexler, Evelyne Morin.


EXTRAITS : 



VÉRONIQUE JOYAUX


Toujours marcher dans la limite
entre le dedans et le dehors
dans l'entre-deux du miroir
Etre là juste au bord
aux confins du réel
le long des berges sauvages
Arpenter le chemin intérieur
celui qui mène à soi profond
Etre juste clans l'équilibre
funambule infatigable
qu'un seul faux pas ferait tomber 

Toujours se tenir là
dans le lieu de tous les possibles
pénombre de soi-même
silhouette éblouie
temps arrêté
suspendu
étiré entre ciel et terre
Marcher d'un pas assuré
sur la route incertaine
car tout mène quelque part
tout pas contribue à l'avancée du monde
nous mêle aux craquelures des vases
au seuil de nos déserts intimes
Marcher dans la limite de ce qui n'existe pas
car tout est infini
seule notre perception d'homme rétracte et nous apeure
mais c'est aux confins que nous sommes mis à nu
que nous devenons maîtres du lieu
maîtres de ces mots que l'on va tresser pour sans cesse devenir.



TRISTAN ALLIX


L'auteur de mes cimetières


Dans mes sommeils un homme m'écrit
J'y prends garde à certaines occasions et prends la lettre  aussitôt arrivée chez moi
A d'autres occasions ses lettres tombent dans un cimetière d'iris
Toutefois j'essaye d'examiner au moment de silence ces tendres
lettres laissées sur des tombes et que le temps n'a pas pris le temps d'enfouir

Des phrases délaissées me parcourent et me rappellent ce que je croyais avoir oublié J'apprends à me relire à l'ombre de mes vivants
Cet auteur semble me connaître et porte ainsi bien mon nom
Mieux que moi sûrement car il est le père de ma conscience.

Il me demande quelquefois (de le rejoindre en son intérieur
Un endroit où nous marchons ensemble sur cette falaise
J'ai hâte de retrouver cet homme pour qu'il m'aide à avancer
Toutefois le temps me manque et je dois à certaines occasions
renfiler le costume roi de mes déguisements

Cependant quel plaisir les jours où le temps me laisse avec cet homme
Je me renouvelle par ces lieux de retrouvailles en me rappelant
Parfois c'est grisant, d'autres fois cela fait peur mais c'est un besoin indispensable
à la survie de mes demains
Je prends soin alors à chaque fois que je referme la lettre
de le faire délicatement en composant une musique d'intérieur.



GUY CHATY


Bain nocturne

Je rêve : j'ai chaud et j'éprouve le besoin d'un bain rafraîchissant. Je me lève, fait couler l'eau puis changeant d'idée, me recouche. 
Alors je me réveille ; inquiétude ai-je bien fermé les robinets ? Pas d'importance, me dis-je, c'était un rêve. Et clans te un rêve, on n'ouvre pas réellement des robinets ! Je peux me  rendormir tranquillement. 
Quand même, je suis un peu somnambule ; j'ai peut-être été effectivement me couler un bain ! Dans ce cas, le rêve est devenu réalité. D'ailleurs je me sens un peu humide sur tout le corps. 
Je tourne la tête vers la porte de la chambre : une flaque d'eau s'agrandit sous la porte et entre dans la chambre. 
Je me réveille, j'étais de nouveau plongé dans un rêve !
Assez dormi ! Je me lève définitivement. 

Comment savoir si ce n'est pas un autre rêve ? 
Je m'habille et descend clans la rue. Les passants ne semblent pas mue voir. Je parle à l'un d'eux ; il ne me répond pas : a-t-il peur ?
J'en touche un, il se sauve. Ce genre d'histoire arrive aussi clans les rêves…
Je m'assois une table et commande un café. Le garçon me l'apporte.
J'ai l'impression d'être clans un rêve.
Moi aussi, me répond-il. Il fait si beau…


ANNA AYANOGLOU


Soirs de congères


Les maisons basses ont pris leur teint de nuit
la neige et la lumière aux pieds
cette neige qui attendrit les chutes, tu crois
qu'elle te sauvera ?
tu ne crois rien, tu te reposes
ses excès contiennent les tiens

Quand tu as croisé un passant de là
vos pas ont fait le même bruit
toi l'étrangère, l'hiver te fond en eux
au plus froid de ses nuits tu croirais les comprendre

Les fenêtres se sont allumées sur un monde
hors d'atteinte, étonnamment doux
à chaque inspiration tu frôles le goût du bois
laisse durer, ne rentre pas encore

regagner la maison, c'est retrouver l'exil.

mercredi 16 janvier 2019

Un mystérieux matérialiste, Alain Wexler par Christian Degoutte



Sur le site Terre à ciel, un entretien d'Alain Wexler avec Christian Degoutte, au sujet du recueil "La tentation", paru aux éditions Henry.


                                                                La cuiller creuse la place des mots
                                                                Qu’une saveur passagère ne peut remplir
                                                                Trop de questions à la bouche attachées
                                                                Confondent la cuiller
                                                                Si évasive sur son commerce
                                                                Questions avalées avant d’être posées. 


Remarques préalables :

La tentation, éd Henry, est le dernier ouvrage paru d’Alain Wexler. C’est un livre dont chaque texte demanderait une lecture détaillée, analytique et critique. Tâche qui dépasse mes compétences. Questionner Alain Wexler m’a semblé plus facile. Voire ? Pour réaliser cet entretien écrit, la préface de Louis Dubost a été largement pillée.
*
Il n’y a pas de lecture légère possible, distraite, des poèmes d’Alain Wexler : une attention de tous les instants est requise. La même qu’exige un Agatha Christie ? Louis Dubost le note dans sa préface : le poème, chez Alain Wexler, est une aventure, le livre une série d’aventures…la narration est nerveuse, en mouvement et décalage permanents

D’où cette première question :
Fabriquer du suspens est-il un des moteurs de tes poèmes ? Cette part de mystère est-elle inhérente à tout poème ? Ou une volonté ? Pour résumer la question : quand tu écris (j’aurais envie de dire : compose) un poème quelle est ton intention mystérieuse ?



Quand Jean-Pierre Siméon dit que la poésie sauvera le monde, il a raison mais j’ignore si c’est pour les mêmes raisons que moi.
Au salon de la revue, le responsable d’un magazine sur le costume nous a rapporté des faits inouïs sur le comportement des hommes et des femmes actuellement. Pour 40% d’entre eux au moins, ils sont incapables d’éprouver des sentiments personnels, originaux les uns vis à vis des autres, tellement ils sont accaparés par les modèles et images du net ou du numérique.
S’ils vont au bout de leur désir, cela se résumera en termes de performances ou en évaluations machistes ou autres du partenaire ! Cela peut aller jusqu’à l’impossibilité d’entamer une relation amicale ou amoureuse. Seraient-ils devenus des robots, chez lesquels les fonctions sentiment et imagination ne peuvent exister ?
Est-ce un nouveau chapitre tiré de l’œuvre d’Orwell ? On pourrait rapprocher cela de l’aliénation subie par les esprits à cause du fanatisme religieux ou lié à des sectes. Ou plus simplement aux effets du pouvoir que des humains imposent à d’autres humains, simplement parce qu’ils sont plus forts qu’eux.

Nous avons besoin de nous réapproprier la langue, les mots par rapport à leurs référents et au réel en général. Cela pourrait être le fait d’une éducation démocratique qui aiguiserait le jugement et la connaissance indépendamment de toute référence économique. J’ai conscience d’avoir bénéficié de cette éducation.
Les modèles ultra-libéraux de société ont éradiqué ce projet. Le pire est à venir.
Lorsque j’ai vraiment commencé à écrire, j’étais hanté par Pascal pour son pari et Bachelard pour sa psychanalyse du réel. Si Pascal fait un pari, c’est qu’il est matérialiste. Le pari reste un choix.
L’idéalisme est l’arme absolue des dictatures. L’idée se substitue au réel. Exemple : au-dessus de Bestrée (port d’abri d’où l’on embarquait pour l’île de Sein, jusqu’à cet accident mortel qui fit grand bruit. Maintenant, on embarque sur le port d’Esquibien, commune d’Audierne), Bestrée près de la pointe du Raz, se trouve un portique gigantesque que la mer a taillé dans le granite mais pour le voir il faut être attentif à tous les détails du paysage.
9 personnes sur 10 ne l’ont jamais vu en passant sur ce sentier balisé ! Pourquoi ? Il n’est signalé dans aucun topoguide ou guide touristique, pas plus que sur la carte au 25 000ème. Si on leur dit qu’il existe, ils le verront peut-être, sinon néant !
Je suis agnostique, panthéiste. La perception des choses est ce qui nous rattache au monde, à la vie, à son enrichissement prodigieux, d’émotions en émotions. La poésie qui est moyen de connaissance en quelque sorte peut nous entraîner sur ces pistes-là. L’universelle analogie en est une. Différencier les angles ou points de vue en est une autre. Ceci nous ramène à Agatha Christie qui met en scène des enquêteurs au milieu d’un monde inextricable.
(Enfin nous y voilà ! l’auteur daigne répondre à la question !)

Le suspens en ce qui me concerne n’est pas voulu. Il s’installe naturellement d’une variation sur le thème à une autre. Plus prosaïquement à cause du changement d’angle ! Le travail sur l’unité du texte à terme peut brouiller les pistes initiales mais le texte a besoin d’unité pour être lisible. S’il reste de la complexité, ce n’est rien en regard de ce que nous ignorons du monde ! Ponge m’a ouvert les yeux sur le monde des choses. C’est son cartésianisme qui m’en a éloigné. Je serais plutôt dans les quanta, le Barzaz Breiz et autres pistes inventées pour la circonstance. Mon principal souci, c’est donner à voir ou imaginer à partir d’un sujet précis. L’intention mystérieuse est liée au choix du sujet, ce ne sont que des intuitions que j’éclaircirai à chaque nouveau développement, ce qui me ramène à cette notion de changement d’angle.

La fiction romanesque est une histoire avec des personnages, une trame d’événements imaginés ou reproduits à partir de faits réels. Le plus souvent le lecteur s’identifie aux héros de l’histoire. Le roman poème en principe non, je pense à Kazantzaki et à son roman phare Zorba. Piste sublime. Un exemple parmi d’autres !

L’énigme est-elle dans la lectrice, le lecteur ? Ou pour le dire plus brutalement : qu’attends-tu de ton lecteur ? Et, qu’est-ce que c’est (aujourd’hui) qu’être lecteur de poèmes ?
Ce qui frappe à la lecture de tes livres en entier, c’est une impression de variations, de creusement d’une idée fixe. Des résonances semblent courir tout au long de tes pages. Variations dans le sens musical du terme : un thème (une phrase, une mélodie, un accord) est tourné, retourné, travaillé X fois dans X directions. Ceci vaut pour un livre, mais saute d’un livre à l’autre. Variations, résonances ou différents états d’avancement d’un poème ? Tentatives d’épuisement d’un sujet ?


L’énigme est en nous et dans le lecteur. Le poème est forcément une énigme puisque création. Je ne sais pas ce que le lecteur sait déjà. Si par hasard il sait tout d’avance il va falloir l’intéresser par la construction elle-même, d’où ce côté variation sur un thème qui se trouve dans tous mes textes ou presque. C’est voulu. Bach, Scarlatti, Beethoven, Stravinski, Prokofiev, Ravel, Couperin, toutes ces musiques sont en moi. Thèmes, contrepoints. Si je n’ai pas réussi à obtenir ce que je cherche dans l’approche d’un objet ou d’un sujet j’essaie la redistribution d’éléments du texte grâce aux grilles suivantes : surface, espace, récifs, circulation / métamorphoses.
Récifs, c’est ce que l’on ne voit pas et qui résiste à la connaissance. D’où le titre de mon premier livre.

C’est quoi la fabrique Wexler ? Une usine ? Un atelier d’artisan ? C’est quoi tes processus de poète ? Tes process de fabrication (comme on dit en français moderne) ? Tes objectifs ? Tu peux nous faire visiter ta petite entreprise ? 

Peut-on visiter mon atelier ?

L’atelier, c’est cette machinerie que j’invente chaque fois parce que la méthode, à part l’idée de la variation sur un thème, n’est pas lisible. Pour moi, c’est un casse-tête, ce n’est pas reproductible. C’est ici qu’intervient l’intuition. Le choix du sujet est si difficile que je peux rester des mois sans rien produire. Je demande à des amis de me trouver un sujet, des sujets. Le Bouton par exemple. C’est un atelier volant. Tout ce que je peux voir autour de moi, une scène dans la rue, un tableau dans un musée etc. peut enrichir ma construction, comme pièce manquante. Le travail sur les grilles me fera encore avancer dans la connaissance du sujet. Plus j’avancerai, plus il sera évident que telle ou telle partie est inutile parce que redondante. Ce sera le stade du polissage. Cela peut durer des années !

Il n’y a pas de livres sans écriture, écrit Louis Dubost. Ceci semble un truisme, et pourtant… il y a quelque chose de « sérielle » dans l’œuvre de Wexler. On a affaire à une véritable combinatoire… un système langagier méthodiquement organisé et en même temps absolument ouvert aux possibilités infinies de l’invention poétique… logique et ludique

Tout ce que dit Louis Dubost est juste.
Tu as cité La Cuiller, voilà un texte exemplaire qui commence à l’antique en évoquant d’indomptables héros !
Je prends de la distance par rapport au sujet ce qui peut être vu comme la dichotomie entre le mot et son référent. Je reste au plus près de l’usage de la langue, ce qui ouvre ici des perspectives vertigineuses comme « la cuiller creuse la place des mots ». Sinon « fais-le avec les doigts … » Ou rapport étroit entre la langue et le travail des mains. Malheureusement ou heureusement pas de recette. C’est spécifique au sujet.

De prime abord ton œuvre donnait, jusqu’à présent, l’impression d’un matérialisme à la Francis Ponge (je super-simplifie) : les sujets apparents en étaient la pomme, l’escargot, l’échelle, etc. Ou tiens ! Un sujet agaçant : La guêpe. Pour sentir la différence voici La guêpe chez Ponge « Hyménoptère au vol félin, souple…elle semble vivre dans un état de crise continue…  » (voir La Rage de l’expression) ; et voici La guêpe dans « ta » Tentation « La guêpe est douce et amère dans la bouche. / Ah, le goût de la guêpe dans la bouche !... ». Peux-tu (encore une fois, pardon !) nous dire quel est ton rapport à Ponge ? Peux-tu nous expliquer le glissement, apparu dans ton dernier livre, vers des sujets immatériels : la tentation, l’ombre, la voix…des thèmes plus casse-gueule, plus poétiques en quelque sorte ? 

Tu as remarqué ce glissement vers des sujets plus impossibles les uns que les autres, parce qu’ils sont en rapport avec la bible, des tabous, la place de la femme dans la société. C’est vrai, ils sont tous la rançon d’un échec. Sujets abandonnés depuis des années et repris récemment, par défi.
Le serpent est le sujet majeur. La femme est au centre de plusieurs textes : Les toits, La tentation, Le bouton, La pomme, L’oiseau et La guêpe. Cette dernière est plutôt une fable bien que l’approche du sujet passe par l’implication du langage commun : taille de guêpe, pas folle la guêpe etc. Pourtant c’est sûrement le texte le plus tragique du livre ex aequo avec Le serpent. Réflexion sur la vie et la mort. Ponge est loin de tout ça. Les cent lycéens devant lesquels je me suis exprimé au Touquet m’ont demandé de lire la Guêpe en fin de séance.

Ponge m’a ouvert les yeux sur le trésor des choses, celles auxquelles on ne fait pas attention. Cela s’arrête là. Ponge dit, lorsqu’on tombe, que l’on s’accroche à la première chose venue. Ceci est une tranche de vie pas de la création. Dans cette dernière, je ne m’accroche à rien, je me laisse entraîner, passe à travers le miroir ! Mes rapports sont bien plus étroits avec Guillevic, Follain ou Eluard. (Celui des années vingt). Tous trois sont au cœur de la réflexion sur le rapport entre le langage et le réel. Je m’inscris dans cette démarche.

Pour continuer le même questionnement : Le poème (pour Wexler) n’est pas l’épanchement intime d’un sujet narcissique, c’est le produit de la fabrique du langage (pas autre chose). Comme s’il y avait un distingo possible (nécessaire) entre poésie et écriture. Y a-t-il opposition entre écriture et poésie ? 

Nous en arrivons de ce fait au « Poétique ». C’est un nom pas un adjectif. Celui-ci est l’arme de guerre des médias qui en l’utilisant de plus en plus semblent avoir juré la mort de la poésie. Quelque chose de poétique, ce serait une référence à quelque chose qui existe déjà or la poésie est création en grec. Le poétique, c’est une combinatoire entre l’émotion, la conscience de la cause de cette émotion et le langage qui va permettre de l’exprimer.
La réalisation peut être musicale, picturale ou écriture. A ce sujet, il est indispensable de lire ou de relire Oreiller d’herbes de Söseki mort en 1916. Il met en scène le créateur avec son sujet. C’est un travail d’une précision vertigineuse. Cela ressemble à l’élaboration d’un film. Tout ce qu’il en dit peut être considéré comme un poème en gestation. Je viens juste de le découvrir !
En ce qui me concerne, il ne peut pas y avoir d’opposition entre l’écriture et la poésie. C’est ce que je n’ai cessé de développer depuis le début. Ecriture peut être restrictif. La poésie a d’abord été orale. C’est ce qui la met au premier plan dans la fabrication de la langue. Je rumine des phrases avant de les porter sur le papier.

J’ai souri en découvrant que La Tentation s’ouvrait sur une citation d’Armand Robin tirée de Ma vie sans moi. J’ai repensé à ce que m’avait dit Claude Seyve jadis : Wexler croit qu’il écrit des poèmes matérialistes, en vérité il se met tout nu dans ses poèmes. Ma vie sans moi, c’est une déclaration d’intention ? 

J’ignorais cette phrase de Claude Seyve. Elle me ravit ! Que rêver de mieux que quelqu’un se mette tout nu dans mes poèmes ! La citation d’Armand Robin est une idée de Jean le Boël. Je suppose que ce dernier est allé très loin dans la lecture de La tentation.

Le but d’une œuvre n’est-il pas toujours
La disparition de son sujet ?
écris-tu.
Alors, feras-tu un jour le portrait wexlerien de cet animal de poète ? Cette chose est-elle animale, ou juste une tentation comme une autre ?


Le dernier texte du livre : Le vêtement ou l’attente a pour but justement de nous mettre à nu. Nos vêtements sont cousus de mots.

Peux-tu finir ce bout d’entretien par un inédit (un truc en cours) ? Merci. 

Un de mes derniers chantiers

La pelle

La pelle épluche
Couche après couche
Ce que le temps
Laisse sur place
Vent de sable discret.

Le maçon balance
Avec deux plateaux chargés
L’un de sable
Et l’autre de ciment
Qui fige le temps.

La pelle balance et pèse
Comme le poids de l’horloge
Mesure la chute.

La pelle jette son fardeau,
Sablier impossible à tenir.
Un marcheur immobile
Bien qu’il oscille sur place
Enfouit de l’ombre.

Cette forme humaine
Penchée sur sa pelle
Le sait au fond d’elle-même
Qu’elle creuse un trou
Qui va l’aspirer,
Le sait au fond d’elle-même
Et s’appuie sur sa pelle
Comme sur un bâton,
Marcheur immobile
Bien qu’il oscille sur place,
Balancier attiré vers le fond.

L’homme qui pèse sur sa pelle,
Soupèse et verse,
Sera plus juste
Que la balance.

Impitoyable, celle-ci
Jamais ne verse ;
Pèse toujours.

Creuse est la terre
Et pleine,
La pelle.

L’homme à la balance
Pèse l’homme à la pelle.

Alain Wexler

Entretien mené par Christian Degoutte

https://www.terreaciel.net/

vendredi 28 septembre 2018

VERSO N°174 : À QUI EST LA POMME ?




Au sommaire de ce numéro :


  William Shakespeare (traduit par Mermed), Elsa Hieramente, Katia Roessel, Gérard Lemaire, François Charvet, Patrice Blanc, Marc Bonetto, Mermed, Grégory Parreira, Pierre Rive, Laurence Skivée, Jeanpyer Poëls, Amine Mouaffak, Hubert Gréaux, Margaux Frasca, Charles Frouin, Murielle Compère-Demarcy, Jean Bensimon (nouvelle), Anne Gumy, Olivier Billottet, Jean Monnet, Julio Rubio, Lodi, Eric Jouanneau, Philippe Mollaret, Christian Belloir, Hubert Fréalle & Antony Croiset, Jean-Paul Prévost, Patrick Picornot, Thomas Lacomme, Nicolas Saeys, Dirk Christiaens, Alain Jean Macé, Eric Savina.
 



En salade par Christian Degoutte
Le cinéma par Jacques Sicard 
Chronique de Miloud Keddar
Notes de lecture de Jean-Christophe Ribeyre, Valérie Canat de Chizy, Alain Wexler.



EXTRAITS :

Katia Roessel

terre et brume

ce vortex par le mal
ô – palmier ornemental du phénix
qui eût délaissé les nôtres, érodés et poussifs.
qui es-tu, de l’écriture fertile.

les liens se défont
et regarde voici, ton fils et ta mère –
portes si majestueuses, si hautes en leur modestie
ou leur somptuosité à l’image de cette terre abandonnée
où une tête de loup surplombe la lutte entre les animaux
qui tentent de se dépêtrer du piège tendu par une
myriade de fleurs fanées…

le soir splendide – le matin neuf.
seulement à la différence de ceux-ci, dont rien ne saurait
ternir le lustre ni la fécondité, elles sont, les personnes
vouées à perdre, morceau par morceau, la haute perfection
et la toute-puissance qui les habillaient à nos yeux.



Gérard Lemaire


L’homme fort
A besoin des faibles

Sans eux il
Ne peut jouir de sa force

Les regarder et même les inventer
Sert à lui faire oublier

Oublier sa condition définitive
Oublier sa mort qui viendra un jour

Ainsi la mort ne concerne
Que les faibles

Leurs sacrifices et leurs martyrs
Lui confèrent une satiété inespérée

Les faibles existent pour son bonheur
Ils doivent exister pour qu’il se sente bien


Patrice Blanc

Hors du temps

Tu finiras ton ventre
dans l’huile des routes
où sèchent les déchets
Tes mains survolent
la pierre
où brûle une étoile
où les mots
donnent à boire

Dans les casiers des nuages
la vie moule sa peine dans
la pâleur elle traîne son
visage de chiffon
et mâche l’air du ciel

Tu tireras tes cils de
sirène de tes doigts
d’algue et d’herbes

Dans l’errance de l’encre
j’irai boire à ta peau tu
seras mon buisson ma
fièvre et mes odeurs tes
yeux blancs sous les îles
encore porteront ta parole
naissance et force
de ma chair